>_Ce livre réussit un véritable tour de force. De la biographie d’un individu singulier, Stewart Brand, Fred Turner dresse le portrait d’un personnage collectif : internet. Ce geste métonymique a valeur d’exemple pour l’histoire des sciences et des techniques. Car Fred Turner ne fait pas de son héros un créateur génial, omniscient et visionnaire. Stewart Brand n’a rien inventé. Il n’est pas le personnage le plus connu de la glorieuse constellation des figures de la Silicon Valley. Il n’est à l’origine d’aucune innovation technologique. Il n’a pas écrit de sa main de texte fondateur. Il n’a pas fait fortune en lançant une de ces florissantes success stories de la nouvelle économie. Stewart Brand n’a rien « inventé » de l’internet. Mais il a facilité la circulation entre les mondes sociaux qui ont permis à internet de s’inventer. Une telle innovation n’aurait pas connu une pareille destinée sans qu’en même temps que sa conception ne se déploie une société-pour-internet. C’est justement au récit de la gestation de celle-ci que convie ce livre. En déplaçant l’attention des inventeurs vers les passeurs, Fred Turner offre une leçon de sociologie des sciences et des techniques inspirée tout à la fois des approches de Bruno Latour et d’Howard Becker. Son héros, Stewart Brand, incarne à merveille ces figures secondaires souvent négligées par l’histoire des techniques qui s’affairent en arrière-plan des innovateurs glorieux pour articuler les enjeux technologiques aux traits politiques et culturels d’une époque. Presque à chaque intersection des multiples univers qui ont fabriqué internet, Stewart Brand était présent. C’est lui qui tient la caméra le 9 décembre 1968 pour filmer Doug Engelbart conduire « la mère de toutes les démos » en faisant coopérer deux machines distantes de son oN-Line System (nls). En 1970, il tient boutique à Menlo Park pour distribuer aux hippies les solutions de vie en communauté qu’il a répertoriées dans le Whole Earth Catalog, en prenant soin d’y intégrer la promotion d’une micro-informatique encore balbutiante. Au tournant des années soixante-dix, avec Alan Kay et Fred Moore, il établit la communication entre les amateurs passionnés du People Computer Club et les recherches du Xerox PARC où se sont concentrées toutes les innovations informatiques qui serviront de rampe de lancement à la saga de l’ordinateur personnel. En 1984, il est à la Hacker’s Conference de Marin County, le « Woodstock de l’élite des développeurs ». En 1985, il fonde avec Larry Brilliant, la première « communauté virtuelle », the Whole Earth ’Lectronic Link (Well), qui offre un nouveau territoire aux espérances déçues des communautés hippies. En 1987, il crée le Global Business Network (gbn), un think tank destiné à convertir les dirigeants d’entreprise au management post-fordiste en leur parlant le langage de l’autopoïèse et des réseaux polycentriques. En 1993, il participe avec Kevin Kelly, son acolyte du Whole Earth Network, à la fondation de Wired, le magazine qui façonna l’esprit techno-libéral de la Silicon Valley qui la conduira, toute espérance dehors, au crash de la Nouvelle Économie. Aujourd’hui encore, Stewart Brand compte parmi les gourous du digital les plus écoutés. Son dernier défi est d’apprivoiser le « temps long » à travers une fondation chargée de construire une par Dominique Cardon 13 horloge monumentale fonctionnant en autonomie au cours des 10 000 prochaines années ! fonctionnant en autonomie au cours des 10 000 prochaines années ! On comprend l’intérêt que Fred Turner a pu porter à un tel personnage. Toujours là au bon moment, Stewart Brand est le point d’intersection d’univers hétérogènes. Ses multiples déplacements dans les mondes sociaux qui ont fait l’internet tracent une carte très précise des transformations idéologiques de la culture du réseau. Il amène le lsd dans les laboratoires du Stanford Research Institute. Il introduit la microinformatique dans l’univers pastoral des hippies. Il fait venir musiciens, freaks, journalistes, gourous et penseurs de toutes espèces sur les premiers forums électroniques des chercheurs. Il insuffle un esprit d’entreprise chez les hackers. Il éduque les dirigeants des grandes entreprises américaines aux vertus de l’horizontalité et de la coopération. Le hippie Stewart Brand est devenu le chantre de la liberté d’entreprendre et d’une société méritocratique de freelance coopérants. D’un obscur système de communication pour militaires et ingénieurs, internet est devenu un puissant média de communication et une promesse sans cesse renouvelée de transformation des lois de l’économie et des structures de l’organisation productive. À lui seul, le parcours de Stewart Brand des années soixante à la fin des années quatre-vingt-dix est comme un raccourci de l’histoire d’internet. De façon ingénieuse, par un mouvement répété de plans serrés puis éloignés sur son personnage, Fred Turner fait apparaître une pièce manquante au puzzle de la très complexe histoire de la naissance d’internet. Certes, de nombreux ouvrages relatent très bien le cheminement des technologies qui, depuis le microprocesseur à tcp-ip, d’Unix jusqu’au logiciel libre, de l’ordinateur personnel aux interfaces graphiques, ont concouru à l’invention du réseau des réseaux 3. Mais Fred Turner a choisi une approche différente en posant une question incongrue à tous les ouvrages précédents : pourquoi, alors que tous vos récits sont émaillés d’anecdotes sur la consommation de lsd par vos inventeurs, traitez-vous cette question comme une sorte de folklore décoratif ? Pourquoi ne pas prendre au mot Doug Engelbart, Alan Kay, Larry Tesler et tant d’autres, par les pionniers dans la structure du réseau et ses protocoles 7. Mais peut-on élargir ces traits culturels locaux, spécifiques aux milieux socio- techniques dans lesquels internet a pris forme, à des facteurs politiques d’ensemble? Que faire du contexte historique et culturel qui spécifie si fortement l’époque et le lieu de l’invention d’internet? Dans un des rares ouvrages qui puisse être rapproché de celui de Fred Turner, John Markoff compare l’ébranlement suscité par le Flower Power de Haight Ashbury à la Vienne de la Sécession au début du XXe siècle 8. Révolte contre la guerre au Vietnam, le paternalisme, la technoscience, le sexisme, la grande entreprise et la société de consommation, la contre- culture américaine a porté très haut l’utopie d’une société émancipée des disciplines fordistes de l’après-guerre. Fred Turner invite à regarder préci- sément le genre de monde que dessinaient cette utopie et la place qu’elle réservait aux technologies. Il montre comment l’esprit des communautés hippies a façonné les premiers usages d’internet, sans pour cela faire une simple histoire des idées ou une banale contextualisation historique. Car il ne s’agit pas simplement d’observer la coïncidence d’un mouvement politique et culturel et d’une technologie pour qu’une mystérieuse impré- gnation fasse passer les idées dans les choses. Cet ouvrage raconte avec minutie comment cette articulation s’est opérée dans des trajectoires de vie, dans des dispositifs techniques, dans des lieux et des événements partagés, dans un ensemble de savoirs et de pratiques communes. Ce qu’ajoute Fred Turner aux récits de la genèse sociotechnique d’internet, c’est la mise à jour des médiations qui ont permis de faire circuler un ensemble de croyances et de valeurs issues de la contre-culture vers le premier cercle d’usagers qui vont faire entrer nos sociétés dans l’ère digi- tale. Il nous donne ainsi l’opportunité d’identifier avec précision les lieux, les objets et les pratiques qui signent la contribution des idées de 68 à l’émergence d’une nouvelle forme, en réseau, du capitalisme. « nous devons tout aux hippies ! » Le premier apport du récit de Fred Turner est de rendre plus complexe la variété des positions de la contre-culture américaine à l’égard des techno- logies. Le mouvement de révolte des années soixante a souvent été décrit comme hostile aux technologies rationalisatrices, centralisées et militaires des années cinquante. Les étudiants se sont levés contre leurs parents, contre l’entreprise bureaucratique et pyramidale, contre la politique de la peur instaurée par la guerre froide et contre la colonisation de leurs vies par la logique du calcul. Si l’hostilité à la technologie est constitutive de la révolte étudiante qui prend naissance au milieu des années soixante, Fred Turner distingue cependant des attitudes différentes à l’égard de la science au sein des deux directions que va prendre la contre-culture amé- ricaine. Le lecteur français sera inévitablement conduit à lire cette dis- tinction avec les outils d’interprétation que nous ont donné Luc Boltanski et Ève Chiapello dans Le nouvel esprit du capitalisme en opposant la « critique sociale » (orientée vers la justice) et la « critique artiste » (orien- tée vers la quête d’authenticité), comme deux composantes distinctes de l’ébranlement de 1968 9. Une première branche de la contre-culture américaine va se mobi- liser contre Nixon, les mandarins, la guerre au Vietnam, la ségrégation raciale et sexuelle. Elle donnera naissance au Students for a Democratic Society (SDS), aux mouvements du free speech, des droits raciaux et au féminisme. Politique, revendicative, mobilisatrice, la Nouvelle Gauche ins- taure un rapport de force avec les pouvoirs dominants, l’État, les bureau- crates, les entreprises et le complexe militaro-industriel. Or, montre Fred Turner, cette « critique sociale » qui cherche partout à établir des principes de justice plus égalitaire entretiendra la plus grande méfiance à l’égard des technologies et ne portera guère attention à l’agitation des labora- toires universitaires et des clubs de passionnés d’informatique. Dans son ouvrage sur la micro-informatique, John Markoff en donne une illustra- tion contrefactuelle. Avant que l’ordinateur personnel ne s’invente dans la vallée de Santa Clara, tout était déjà prêt pour que l’ordinateur person- nel naisse sur la Côte Est, à New York, à Boston autour de la Route 128 du Massachusetts ou à Cambridge où le MIT réunissait les figures les plus importantes de la recherche dans le domaine (John Sutherland, Vannevar Bush, J.-R. Licklider, Ted Nelson) et les premiers hackers. C’est là que se développe à partir de 1961 le LINC et Sketchpad qui tourne sur le TX-2 minicomputer, le premier programme à interface graphique. Si toutes les conditions étaient réunies pour faire naître l’ordinateur personnel sur la Côte Est, il y manquait cependant le détonateur, soutient John Markoff: les hippies. Or, ceux-ci sont sur la Côte Ouest en train de préparer un gigantesque happening à San Francisco. La distinction est sans doute trop tranchée, mais elle est essentielle à la démonstration de Fred Turner : à côté de la « critique sociale » de la Nouvelle Gauche, s’est aussi déployée une « critique artiste » dont le mouvement hippie a été l’avant-garde. C’est lui qui va favoriser la greffe du numérique, non seulement avec la jeunesse californienne, mais aussi avec les transformations du capitalisme qui se font alors jour à travers la critique de l’industrialisme fordien. Or ce courant de la contre-culture américaine ne se donne pas pour horizon la politique et les institutions, mais l’individu, son esprit et sa créativité. On sera surpris de constater que, dans cet ouvrage, Fred Turner ne consacre quasiment aucune page aux combats militants et politiques de l’époque. Pas de grève, de mani- festation, de scandale, d’injustice à dénoncer ou donnant des raisons de se mobiliser. La bifurcation entre la « critique sociale » et la « critique artiste », soutient Fred Turner, a eu lieu le 15 octobre 1965. Ce jour de manifestation anti-guerre, Ken Kesey, le fondateur des Merry Prankster, monte à la tribune. C’est lui qui a entraîné le jeune Stewart Brand dans la mise en place des Trips Festival, mélange de fêtes sous LSD, de musique des Grateful Dead et de technologies stroboscopiques. Il voulait mettre une « tablette de LSD dans le ventre de l’Amérique » pour « faire à la Nation, ce que le LSD leur a fait à titre individuel ». Alors que tous attendent une harangue antigouvernementale, Ken Kesey déclare: « vous savez, nous n’allons pas arrêter la guerre avec cette manif » et prend son harmonica pour jouer Home on the range. L’événement signe le début de l’exode d’une partie de la jeunesse américaine vers la vie com- munautaire, une sorte de désertion des combats politiques centraux pour transformer la politique en une expérience collective à petite échelle, assumant l’impossibilité d’inverser les rapports de pouvoir sans avoir préalablement entamé une révolution intérieure. Au début des années soixante-dix, 750000 américains partent vivre dans des communautés, exilés dans les forêts californiennes ou les déserts du Nouveau-Mexique. Fred Turner qualifie cette branche de la contre-culture américaine de Nouveau Communalisme (New Communalism) 10, soulignant ainsi la place centrale de la communauté et de l’expérimentation de nouvelles formes de subjectivités. Les hippies plaçaient l’individu au cœur de leur projet d’émancipation: plutôt que de prendre (ou d’agir sur) le pouvoir, c’est en se réinventant soi-même que les individus, localement et de façon expérimentale, parviendront à construire des liens plus authentiques avec les autres et avec le cosmos. La recherche d’authenticité, assise sur la ☻

Stewart Brand

Stewart Brand n’est pas un grand fondateur d’internet mais il a favorisé le développement d’internet. Il a apporté les outils informatiques dans la communauté hippie et a proposé une approche d’internet a la fois technique et spirituelle. Il a participé à la création d’un lien entre les communautés hippies. Il est à la base de la philosophie qui régit internet aujourd'hui
couverture du worls earth Catalog